Le Turquetto by Arditi Metin

Le Turquetto by Arditi Metin

Author:Arditi,Metin [Arditi,Metin]
Language: eng
Format: epub
Tags: Roman Historique
Publisher: Actes Sud
Published: 2011-06-06T22:00:00+00:00


IV

Depuis plus de deux heures, Gandolfi était couché dans son cabinet d’écriture, les yeux clos, la tête entre les mains. A chaque pulsation, le sang lui compressait la cervelle, et la douleur était si violente qu’il gardait les doigts sur les tempes, pour atténuer les élancements. Cela déclenchait d’autres douleurs, derrière les orbites et sur le cristallin, mais elles étaient plus supportables.

Il finit par ouvrir les yeux, se leva et se dirigea lentement vers une bibliothèque dont les étagères étaient couvertes de boîtes et de fioles.

Les boîtes étaient de trois tailles. Les plus petites, en porcelaine, contenaient de la poudre de stramoine, de jusquiame ou de mandragore. D’autres boîtes, de taille supérieure et en terre cuite, étaient remplies de feuilles séchées. Dans les plus grandes, en bois, Gandolfi avait rangé avec soin des racines de mandragore. Les fioles, toutes de même dimension, contenaient du vin doux dans lequel macéraient des radicelles.

Gandolfi cueillait la mandragore au printemps, dans un bois qu’il avait repéré près de Trévise, qu’un jour entier de marche séparait de Venise. Les autres plantes étaient plus faciles à trouver. La jusquiame poussait le long d’un chemin pierreux, près d’un cimetière abandonné, à Santa Maria di Sala. Quant à la stramoine, elle était abondante dans les friches qui entouraient la lagune, du côté de Spinea.

Les plantes, Gandolfi les connaissait depuis toujours. A Campo Imperatore, où il avait passé son enfance, chacun se soignait à la mandragore, et il avait appris à dénicher la plante où qu’elle se trouve, dans les jachères ou les bois. Selon les vents, il arrivait même à la repérer par son odeur. Plus tard, à l’époque où il était évêque d’Assise, un pharmacien du nom d’Artioli l’avait soigné à la mandragore de façon miraculeuse, et les deux hommes étaient devenus amis.

Au fil du temps, après avoir essayé mille mélanges, il avait appris à soulager ses migraines de deux manières. L’une consistait à absorber de la poudre de mandragore, une bonne pincée dissoute dans du thé chaud. Il pouvait répéter la prise une fois dans la journée et recommencer le lendemain sans risquer l’évanouissement. La mandragore apaisait la douleur, mais elle le faisait de manière imprévisible, presque capricieuse, et certains jours, malgré une deuxième prise, il avait le sentiment de n’avoir rien absorbé. De toute façon, sous l’effet de la seule mandragore, il ne s’agissait que d’un soulagement. La migraine le tenait éveillé la nuit, et après quelques jours d’insomnie, il se retrouvait incapable de suivre une conversation. La mandragore calmait les douleurs, mais une dose trop forte pouvait déclencher une narcose, et le danger d’en mourir était réel. Selon le jour, des vertiges s’ajoutaient aux migraines, et il avait alors le sentiment de s’être transformé en abruti, incapable d’aligner trois phrases.

Il recourait alors à un remède plus efficace mais risqué, un mélange de mandragore, de jusquiame et de stramoine qu’il dissolvait dans du vin doux, pour en masquer le goût affreux. La mandragore apaisait la douleur. La stramoine était fortifiante mais provoquait de temps à autre des hallucinations.



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